SOUDAN : UNE ARMÉE QUI PRÉTEND SAUVER LA NATION, MAIS QUI SACRIFIE SON PEUPLE

SOUDAN : UNE ARMÉE QUI PRÉTEND SAUVER LA NATION, MAIS QUI SACRIFIE SON PEUPL
Analyse | Derrière le discours de la souveraineté nationale, les violences contre les civils et la confiscation du pouvoir interrogent profondément le rôle de l’institution militaire.
Depuis avril 2023, le Soudan s’enfonce dans une guerre dont les premières victimes sont les populations civiles. Mais au-delà des affrontements militaires, une question fondamentale mérite d’être posée : que reste-t-il de la mission d’une armée lorsque ceux qu’elle est censée protéger deviennent eux-mêmes les victimes de ses opérations ?
Dirigée par le général Abdel Fattah al-Burhan, l’armée soudanaise continue de revendiquer la défense de l’État, de la souveraineté nationale et de l’intégrité territoriale. Pourtant, derrière cette rhétorique, les accusations de violations graves des droits humains, les bombardements de zones habitées et les pratiques répressives dessinent une réalité profondément préoccupante.
Une armée nationale ne peut prétendre incarner la protection du peuple tout en contribuant à sa souffrance.
La souveraineté nationale comme argument de légitimation
Depuis le début du conflit, le commandement militaire présente son combat comme une nécessité pour préserver l’État soudanais face aux forces qui menacent son existence.
Mais cette justification soulève une contradiction majeure. La défense de l’État ne saurait être confondue avec la défense des intérêts d’un commandement militaire.
Le Soudan n’appartient pas à ses généraux. Son avenir ne peut être décidé exclusivement dans les états-majors, encore moins au prix de la vie de ses citoyens.
Les bombardements ayant touché des marchés, des quartiers résidentiels et d’autres infrastructures civiles soulèvent de graves questions sur le respect du droit international humanitaire par les forces armées.
En décembre 2024, Amnesty International avait notamment dénoncé une frappe aérienne de l’armée sur un marché de Kabkabiya, au Darfour du Nord, qui aurait fait des dizaines de morts.
Ces événements ne peuvent être relégués au rang de simples dommages collatéraux sans enquête indépendante et sans recherche des responsabilités.
Une armée qui refuse de rendre des comptes
La question soudanaise dépasse désormais le seul cadre militaire. Elle est également institutionnelle et politique.
Depuis la chute d’Omar el-Béchir en 2019, l’armée a joué un rôle déterminant dans le blocage du processus de transition démocratique. Le coup d’État d’octobre 2021 a brutalement interrompu les espoirs d’une transition civile.
La guerre actuelle a davantage éloigné le pays de cette perspective.
Les arrestations arbitraires, les détentions et les accusations de torture visant des personnes considérées comme opposées au pouvoir militaire renforcent les inquiétudes sur l’évolution de l’appareil sécuritaire.
Une institution qui prétend défendre la nation doit également accepter le contrôle démocratique, la transparence et l’obligation de rendre des comptes.
Or, au Soudan, la guerre semble avoir renforcé la place de l’institution militaire dans la conduite des affaires publiques, au détriment des aspirations civiles.
Le peuple soudanais, grand absent des calculs militaires
Pendant que les responsables militaires parlent de victoire, des familles sont déplacées, des enfants grandissent dans les camps, des femmes subissent les conséquences de la guerre et des millions de personnes sont privées de conditions élémentaires de survie.
La population soudanaise n’a pas déclenché cette guerre pour devenir l’otage d’une confrontation entre pouvoirs armés.
Elle avait exprimé, dès 2019, une aspiration claire : sortir de l’autoritarisme et construire un État civil fondé sur la justice, les libertés et la responsabilité politique.
Cette aspiration ne peut être sacrifiée au nom d’une prétendue nécessité militaire permanente.
Il est particulièrement préoccupant que la défense de la souveraineté soit invoquée sans que la souveraineté populaire soit réellement respectée.
L’urgence d’une responsabilité politique et judiciaire
La communauté internationale doit cesser de considérer le commandement militaire soudanais comme un interlocuteur dont le statut institutionnel suffirait à garantir sa légitimité politique.
Les accusations de crimes et de violations des droits humains doivent faire l’objet d’enquêtes indépendantes. Les responsables, quels que soient leur grade et leur fonction, doivent répondre de leurs actes.
La protection des civils doit devenir une exigence concrète, et non une formule diplomatique répétée sans conséquences.
Il faut également soutenir les forces civiles soudanaises et leur permettre de participer pleinement à la définition de l’avenir politique du pays.
Le retour à un pouvoir civil ne peut être une perspective secondaire, repoussée indéfiniment au nom de la guerre.
Sauver le Soudan ne signifie pas sauver le pouvoir militaire
La véritable question n’est plus seulement de savoir comment l’armée peut remporter la guerre, mais à quelles conditions le Soudan pourra retrouver un État au service de ses citoyens.
Une armée n’est pas au-dessus des lois. Elle n’est pas propriétaire du territoire et encore moins de la population.
La défense de la patrie ne peut justifier la répression, les bombardements de civils ou la confiscation durable du pouvoir.
Le Soudan a besoin d’institutions responsables, d’une justice indépendante et d’un véritable processus démocratique. Il n’a pas besoin d’une guerre transformée en justification permanente de la domination militaire.
Car une armée qui prétend sauver son pays doit d’abord démontrer qu’elle reconnaît au peuple le droit de vivre, de choisir ses dirigeants et de ne plus subir la violence au nom de sa propre protection.

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