La Résolution 59(I) de l’Assemblée générale des Nations Unies, adoptée le 14 décembre 1946, proclame que « la liberté d’information est un droit fondamental de l’homme et la pierre de touche de toutes les libertés ». Cette assertion devrait être bien plus qu’une référence solennelle dans les discours : elle devrait constituer la boussole de toute politique publique désireuse de défendre la démocratie, le pluralisme et la souveraineté.
Or, au Sénégal, nous sommes confrontés à un paradoxe : nous affirmons régulièrement l’importance stratégique de la presse et de l’information, tout en abandonnant nos entreprises médiatiques dans un environnement économique qui ne leur permet pas toujours de consolider leurs acquis, d’investir, d’innover et de conquérir de nouveaux marchés.
La question des salaires impayés est évidemment grave. Elle touche directement des femmes et des hommes qui vivent de leur travail et ne saurait être banalisée. Mais elle ne saurait constituer, à elle seule, l’analyse globale de la crise. Réduire le débat aux seules difficultés de trésorerie des entreprises de presse revient à observer la fumée sans s’interroger sur l’incendie.
La vraie question est éminemment politique : quelle place l’État du Sénégal veut-il accorder à ses entreprises médiatiques dans la construction de sa souveraineté numérique et dans son rayonnement international ?
L’exemple de Seneweb est, à cet égard, particulièrement révélateur.
Depuis 1999, Seneweb s’est imposé comme un pionnier de l’information et des plateformes de communication numérique au Sénégal et en Afrique de l’Ouest francophone. Bien avant l’explosion des réseaux sociaux tels que nous les connaissons aujourd’hui, une plateforme sénégalaise avait déjà fait le pari du numérique. Lorsque je rappelle à certains partenaires que le forum de Seneweb existait avant Facebook, ils mesurent parfois difficilement la portée de cette antériorité. Pourtant, elle raconte une part fondamentale de notre histoire numérique.
Près de trois décennies plus tard, Seneweb demeure une référence majeure de l’écosystème numérique sénégalais et ouest-africain en matière d’audience. Ce n’est pas une simple affirmation d’auto-satisfaction : les données d’audience ainsi que les outils indépendants de mesure et de classement internationaux situent invariablement la plateforme parmi les acteurs majeurs de l’espace numérique africain.
Et pourtant, une question mérite d’être posée sans détour : combien l’État du Sénégal a-t-il investi dans l’accompagnement stratégique de ce pionnier pour lui permettre de renforcer son développement, d’accélérer son expansion africaine et de consolider son rayonnement international ?
La réponse à cette question devrait tous nous interpeller.
Car Seneweb n’est pas seulement une entreprise privée. Son parcours illustre la capacité d’entrepreneurs sénégalais à bâtir, depuis le Sénégal, des plateformes capables de toucher des millions de personnes et de rayonner bien au-delà de nos frontières. À ce titre, son expérience devrait nourrir une réflexion beaucoup plus large sur notre politique d’accompagnement des champions nationaux du numérique et des médias.
Dans nos pays, nous entretenons parfois une étrange manière de traiter nos champions : au lieu de les aider à grandir, nous cherchons d’abord à leur susciter des concurrents.
Cette culture doit changer.
La concurrence est saine lorsqu’elle découle de l’innovation, de l’investissement et du mérite. Elle devient contre-productive lorsqu’elle est pensée comme une fin en soi, au lieu de chercher prioritairement à faire émerger des entreprises nationales suffisamment solides pour affronter la compétition internationale.
Il suffit d’observer ce qui s’est produit aux États-Unis avec les géants de la technologie. Les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) sont devenus des acteurs mondiaux parce qu’ils ont évolué dans un environnement où les politiques publiques américaines, les investissements publics dans la recherche, les infrastructures, les marchés et l’écosystème d’innovation ont largement contribué à réunir les conditions de leur essor. L’État américain n’a pas considéré que le fait qu’une entreprise devienne dominante sur son marché national constituait un problème à résoudre ; il a surtout construit un écosystème au sein duquel des entreprises américaines pouvaient s’imposer comme des leaders mondiaux.
Pourquoi ne pourrions-nous pas porter la même ambition pour nos champions africains ?
Nous ne pouvons pas revendiquer une souveraineté numérique tout en laissant nos acteurs clés lutter seuls pour leur survie et leur développement. Nous ne pouvons pas appeler de nos vœux le rayonnement international du Sénégal tout en négligeant les entreprises sénégalaises qui disposent déjà du potentiel, du savoir-faire et de l’expérience nécessaires pour porter cette ambition.
C’est précisément ici que la proposition de réforme formulée par le CDEPS, dans le cadre de la révision du Code général des impôts, prend tout son sens.
Le débat fiscal relatif aux entreprises de presse ne doit pas être présenté comme une revendication corporatiste ou un privilège accordé à un secteur. Il doit être abordé comme un enjeu majeur de politique économique et de souveraineté. Si nous considérons l’information comme un bien essentiel au fonctionnement démocratique et si nous voulons que des entreprises sénégalaises puissent investir dans le numérique, créer des emplois, produire des contenus et conquérir des audiences africaines et internationales, alors leur cadre fiscal doit impérativement intégrer cette mission et cette réalité. N’a-t-on pas constaté récemment l’implantation d’entreprises de presse internationales au Sénégal, guidées par deux objectifs principaux qu’il n’est pas nécessaire de développer ici ?
La réforme proposée par le CDEPS mérite donc d’être examinée avec la plus grande attention, non seulement pour résoudre les difficultés immédiates des entreprises de presse, mais pour créer les conditions pérennes de leur croissance future.
Il convient de sortir d’une logique réactive où l’État n’intervient que lorsque les entreprises sont déjà au bord du précipice. Une politique publique éclairée doit agir en amont : elle identifie les champions, les accompagne, les aide à investir, à se moderniser et à conquérir les marchés internationaux.
C’est cette vision stratégique qui fait encore trop souvent défaut à nos politiques publiques.
Le Sénégal ne gagnera rien à voir ses entreprises numériques les plus performantes rester confinées à leur marché national pendant que des plateformes étrangères captent l’essentiel de la valeur, de l’audience, des données et de l’influence.
Notre ambition devrait être exactement inverse : faire du Sénégal une terre d’émergence pour des champions africains capables de rivaliser avec les plateformes internationales.
Seneweb démontre que cela est à notre portée.
Depuis 1999, une entreprise sénégalaise a fait le pari audacieux du numérique, bien avant que celui-ci ne devienne le centre de gravité de l’économie mondiale. Elle a bâti son audience, développé ses plateformes et accompagné les mutations des usages. La question aujourd’hui n’est donc plus de savoir si le Sénégal est capable de faire émerger des champions numériques.
Il l’a déjà prouvé.
La question est de savoir si nous aurons enfin la volonté politique de les soutenir fermement lorsqu’ils émergent.
Car un État stratège ne se contente pas de prendre acte de l’existence d’un champion : il lui donne les moyens de changer de dimension.
Et si nous voulons réellement traiter de souveraineté numérique, de rayonnement international et d’indépendance de l’information, c’est très certainement par cette exigence qu’il faut commencer.
Le PDG Salam Fall me confiait avoir rencontré de nombreux concitoyens lors de son dernier séjour à Paris, qui lui répétaient : « Seneweb ne t’appartient plus, il appartient désormais aux Sénégalais. » Je partage pleinement ce sentiment : cette formule traduit de la plus belle des manières l’appropriation collective de ce média par tout un peuple.

