Au-delà des oppositions à la réélection du président de la Fifa, des chercheurs et dirigeants internationaux s’élèvent pour demander une profonde réforme de l’architecture de l’instance.
Le séisme est passé, mais les répliques sont incessantes. Après l’abandon du projet de filiale commerciale de la Fifa, qui avait provoqué une levée de bouclier inédite contre son président Gianni Infantino, la gronde ne s’est pas vraiment tarie. L’UEFA maintient sa menace de boycott de la Coupe du monde, et somme même le dirigeant suisse de « démissionner de son poste ou faire face à un vote de défiance des Fédérations membres », selon The Telegraph(Nouvelle fenêtre), tandis qu’une coalition de supporters a appellé, jeudi 20 août, à une « réforme en profondeur ». Malgré la riposte que constitue le licenciement du Français Kévin Lamour, numéro trois de la Fifa qui s’était opposé au projet, Gianni Infantino pourrait bien vivre ses derniers mois à la tête de la Fédération internationale, alors que se profile l’élection présidentielle du 77e congrès, le 18 mars 2027 à Rabat au Maroc.
Mais, pour de nombreux spécialistes de la gouvernance du sport, les défectuosités de la Fifa dépassent largement l’identité de son président. En octobre 2024 déjà, l’ONG FairSquare – qui avait enquêté sur les atteintes aux droits de l’homme lors de l’organisation du Mondial 2022 au Qatar – a publié un rapport de 174 pages(Nouvelle fenêtre) appelant à une réforme en profondeur de l’organisation. « Nous sommes très vite parvenus à la conclusion que cette organisation ne peut pas se réformer d’elle-même, que ses problèmes sont très profonds, très enracinés et que, d’une certaine manière, peu importe qui occupe le poste de dirigeant, affirme d’emblée Nick McGeehan, directeur de l’ONG, à franceinfo: sport. Infantino s’est comporté de manière scandaleuse, bien sûr, mais il est le produit de ce système. »
Un « chantage » électoral
Le président de l’organisation, comme les 36 autres membres du Conseil, est élu lors du Congrès par les 211 fédérations membres sur la base de la règle « une nation, une voix ». Un principe a priori si démocratique qu’il en est implacable, mais qui ouvre pourtant la voie à des dérives bien antérieures à la présidence de Gianni Infantino. « Le génie de Sepp Blatter [prédécesseur de Gianni Infantino], si l’on peut appeler cela du génie, a consisté à comprendre que tant qu’il pourrait maintenir un nombre suffisamment important d’associations membres dans une situation de dépendance financière vis-à-vis de la Fifa, il pourrait alors conserver la présidence aussi longtemps qu’il le souhaiterait », explique Nick McGeehan. Un fonctionnement rapidement imité par Gianni Infantino, qui n’hésite pas à promettre des aides financières en échange d’un soutien politique.
Le président de la fédération jordanienne, Ali Bin Al-Hussein, a directement témoigné avoir été démarché de la sorte, dans un message publié sur X début août : « Nous attendons depuis décembre les primes destinées à nos joueurs pour la Coupe arabe au Qatar, qui est une compétition de la Fifa. L’argent que notre équipe devrait recevoir pour avoir atteint la finale n’a toujours pas été versé, alors que dans le même temps, la Fifa se vante des milliards qu’elle a en réserve. […] Depuis des mois, la Fifa refuse de nous aider sur ces questions ou sur d’autres – jusqu’à ce qu’on me fasse savoir oralement, pendant la Coupe du monde, que si j’apportais mon soutien à Infantino, cela aiderait considérablement notre fédération. […] Mais toute cette situation s’apparente à du chantage et nous refusons de céder à cela. »
Les revenus de la Fifa ont doublé sous Gianni Infantino : de 6,421 milliards de dollars sur le cycle 2015-2018 (d’après le rapport financier de 2018(Nouvelle fenêtre)) au début de sa gouvernance, à 13 milliards dans le budget de la période 2023-2026(Nouvelle fenêtre). Une explosion qui s’explique en grande partie par les hausses des accords commerciaux, des droits de diffusion des compétitions, et surtout des droits d’hospitalités et de billetterie, multipliés par quatre. Les montants distribués aux fédérations membres, via les fonds de développement et d’éducation, ont fait mieux que suivre : ils sont passés d’1,670 milliard de dollars (2015-2018), à 3,860 milliards dans pour le quadriennat 2023-2026.
Quoi de plus normal, pour une association à but non lucratif, que de redistribuer ses revenus aux fédérations membres pour répondre à sa mission principale : développer le football dans le monde ? Mais pour Nick McGeehan, « il y a une tension évidente » venant du fait que « l’organisation chargée de réglementer le jeu est également la principale bénéficiaire commerciale des recettes en forte hausse ». En somme, la Fifa est engagée dans une course effrénée aux revenus, qui a guidé la création de la Coupe du monde des clubs dans son format à 32 équipes et l’expansion du Mondial à 48 nations, en attendant de passer à 64. Toutes ses parties prenantes – ses dirigeants et ceux des fédérations nationales – y trouvent leur compte, mais les éventuels lésés (joueurs, supporters, spectateurs, clubs, environnement) n’ont pas voix au chapitre.
« Le modèle de gouvernance de la Fifa repose entièrement sur le clientélisme »
Chantre du réformisme au moment de son élection pour balayer les mauvais souvenirs laissés par Sepp Blatter, Gianni Infantino a effectivement amélioré la transparence financière de la Fifa. « On sait clairement quels montants sont distribués, explique à franceinfo: sport Arnout Geeraert, enseignant-chercheur à l’Université d’Utrecht (Pays-Bas), spécialisé dans la gouvernance du sport. Le problème, c’est que la Fifa n’enquête pas vraiment sur la manière dont cet argent est utilisé. Et elle n’exige aucun audit externe sur l’utilisation ultérieure de ces fonds. »
« La chaîne de responsabilité s’arrête au moment de la distribution des fonds : ‘Voici une grosse somme d’argent. Vous nous avez dit que vous alliez l’utiliser pour ces projets, mais bon, c’est à vous de voir ce que vous en faites.' »
Arnout Geeraert, chercheur spécialisé dans la gouvernance du sportà franceinfo: sport.
S’il fallait citer un seul exemple, saisissant, des dérives qui peuvent en découler, citons le projet « Home of football »(Nouvelle fenêtre), un complexe sportif à Trinité-et-Tobago, composé de trois terrains et entièrement financé par la Fifa. Keith Look Loy, un temps responsable du développement de la Fifa pour la Concacaf (Confédération de football d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale et des Caraïbes) au tournant des années 2000, a découvert le pot aux roses quand il a intégré le conseil d’administration de la Fédération de football de Trinité-et-Tobago (TTFA), au début de l’année 2018.
« Je me suis rendu compte qu’il n’y avait absolument aucune transparence dans la manière dont ce projet était géré, raconte-t-il à franceinfo: sport. Il y avait de nombreux conflits d’intérêts. Les décisions relatives au projet n’étaient même pas dûment approuvées par le conseil d’administration. » Non sans effort – il s’est pourvu devant la Haute Cour du pays(Nouvelle fenêtre) –, il a fini par forcer le président de la Fédération, David John-Williams, à lui fournir tous les documents relatifs au projet : « En les examinant, je me suis rendu compte qu’il manquait environ 16 millions de dollars de Trinité-et-Tobago dans la comptabilité. » Un trou béant d’environ deux millions de dollars américains, qui constitue presque l’entièreté du financement du projet, s’élevant à 2,5 millions de dollars d’après le président de la Fédération lui-même, dans des propos rapportés par le journal local Trinidad and Tobago Newsday(Nouvelle fenêtre).
« Lorsque j’ai demandé les justificatifs des dépenses, le secrétaire général m’a simplement répondu qu’une grande partie de l’argent avait été versée en espèces et qu’il n’existait donc aucun justificatif », témoigne Keith Look Loy. La Fifa a fini par accourir en mars 2020, en nommant un « comité de normalisation »(Nouvelle fenêtre) qui a pris la tête de la Fédération après avoir constaté « des méthodes de gestion financière globale extrêmement déficientes, associées à un endettement massif ». Ce comité est resté en place pendant quatre ans, avant de passer la main au président actuel, Kieron Edwards, élu démocratiquement.
Pour éviter ce genre de fiascos, les spécialistes de la gouvernance préconisent le recours systématique à l’audit, externe dans l’idéal. « Chaque centime dépensé devrait être contrôlé afin de s’assurer qu’il est dépensé à bon escient, comme le ferait une agence de développement, tranche Nick McGeehan. En réalité, cet argent sert à acheter la loyauté et les votes. » Pour Keith Look Loy, « le modèle de gouvernance de la Fifa repose entièrement sur le clientélisme » et les dirigeants de fédérations « soutiennent le président parce qu’ils en tirent des avantages ».
La perspective d’une troisième réélection du dirigeant suisse, en mars 2027, s’est toutefois fissurée après le rejet massif de son projet de filiale commerciale. « C’est simplement la première fois qu’Infantino est allé un peu trop loin, car la gestion de son projet n’était pas claire, analyse Arnout Geeraert. Cela revenait à lui donner un chèque en blanc, ça va trop loin. C’est un peu fou. Je pense qu’il a surestimé sa capacité à convaincre tout le monde avec une grosse somme d’argent à la clé. »
Ceux qui ont manifesté la plus vive opposition sont d’ailleurs les confédérations et les nations riches et puissantes, les moins dépendantes de la Fifa. « L’Afrique et l’Amérique du Sud soutiennent encore Infantino, l’Asie est divisée, l’Europe et la Concacaf s’opposent à lui, schématise Keith Look Loy. Et dans la Concacaf, ce sont en réalité les États-Unis et le Canada qui sont contre. On voit une division en termes de puissance économique ou financière. […] Le problème, c’est donc en réalité la pauvreté qui caractérise la majeure partie du football mondial. » Nick McGeehan pose le diagnostic final : « Tant qu’ils n’auront pas rompu le lien entre ces prétendus fonds de développement et le pouvoir de vote des fédérations membres, nous continuerons à rencontrer les mêmes problèmes. »
« Les dindes ne votent pas pour Noël »
Dans les faits, comment cloisonner la gestion financière et les prérogatives d’organisation et de règlementation des compétitions ? « Celui qui fait les règles existe déjà au football, ça s’appelle l’Ifab [International Football Association Board(Nouvelle fenêtre)], fait remarquer à franceinfo: sport Jean-Loup Chappelet, enseignant-chercheur à l’université de Lausanne, qui a notamment étudié le système de gouvernance olympique. Mais il se limite aux règles du jeu, c’est-à-dire combien de joueurs dans une équipe, le pénalty à onze mètres, la règle du hors-jeu… Par exemple, cela ne couvre pas le nombre d’équipes qu’il doit y avoir à la Coupe du monde, les détails organisationnels, etc… »
Une Ifab aux prérogatives élargies, qui régirait les règles des compétitions, leur attribution aux pays et leur organisation, tout en laissant la gestion commerciale à la Fifa, est une option envisageable. Problème : l’Ifab a les mains liées par la Fifa. Le conseil d’administration de l’instance est en effet composé des secrétaires généraux des quatre associations britanniques « pionnières » (Angleterre, Irlande, pays de Galles, Ecosse), qui disposent chacun d’une voix, et surtout du secrétaire général de la Fifa (actuellement Mattias Grafström), qui dispose de quatre voix, et bénéficie donc de facto d’un droit de veto.
« Il faudrait la rendre beaucoup plus démocratique, admet Jean-Loup Chappelet. Il faudrait rajouter des joueurs, des représentants des supporters, des entraîneurs, des dirigeants… » Mais seule la Fifa, et ses associations membres, peut donc impulser une telle réforme. « Comme on dit en anglais, les dindes ne votent pas pour Noël, explique le chercheur. Ceux qui sont concernés par les changements ne votent pas contre leurs intérêts. » Retour à la case départ.
L’Union Européenne au chevet du football ?
Nick McGeehan et Arnout Geeraert formulent le même constat, mot pour mot : « La Fifa n’est absolument pas capable de s’autoréguler ». C’était, aussi, le bilan du rapport de 174 pages de FairSquare sur l’organisation : « La Fifa est incapable de diriger le football mondial : une réforme externe est indispensable pour éviter de nouveaux préjudices à venir ». Une idée que partage Keith Look Loy : « Il faut exercer une pression extérieure sur la Fifa pour qu’elle se réforme d’elle-même ou pour imposer des réformes au sein de l’organisation, du point de vue administratif, financier et culturel. Je connais bien la culture de la Fifa pour y avoir travaillé. » Mais quel acteur pourrait forcer la main à la Fédération internationale du sport le plus populaire et le plus riche au monde ?
« Aucun pays ne peut contrôler la Fifa à lui seul, ni lui imposer des normes de gouvernance, balaie Arnout Geeraert. L’Union européenne, elle, en a la capacité. » Nick McGeehan considère aussi que l’UE constitue « le meilleur cadre d’action ». « Elle compte 27 États membres, et ceux-ci ont le pouvoir de réglementer le sport de la même manière qu’ils ont réglementé les géants de la technologie, rappelle-t-il. La volonté politique existe-t-elle au sein de l’UE pour agir ainsi ? Pas pour l’instant, mais je trouve très intéressant de constater à quel point les événements récents ont attiré l’attention des décideurs politiques, qui prennent eux-mêmes conscience qu’il y a un intérêt politique à critiquer la Fifa et à s’immiscer dans le sport. »
« Depuis longtemps, les responsables politiques ont cherché à rester en dehors du sport et du football, car ils estiment que cela ne leur rapporte pas de voix. Je pense que ce calcul commence à changer. »
Nick McGeehan, chercheur et fondateur de l’ONG FairSquareà franceinfo: sport.
Sur le fond, les propositions ne manquent pas : séparer la gestion financière de l’organisation des compétitions et systématiser les audits, donc, mais aussi installer des « membres indépendants au sein du conseil d’administration » pour « améliorer la surveillance », suggère Arnout Geeraert, imposer « des quotas de femmes à tous les niveaux de gouvernance et des mécanismes pour accorder un rôle officiel aux joueurs et aux supporters », propose l’ONG FairSquare, voire modifier le mode d’élection des membres du Conseil de la Fifa.
Un mode de scrutin alternatif à imaginer
Face aux limites visibles du système « une fédération, une voix », l’alternative « pourrait être le vote à la majorité qualifiée, tel qu’il existe au niveau de l’Union européenne », estime Arnout Geeraert. Pour valider une décision, il faudrait alors à la fois l’approbation d’une majorité des nations membres, mais aussi que ces nations représentent une majorité des licenciés ou des pratiquants de football dans le monde ; comme au Conseil de l’UE, où la population cumulée des nations favorables à une mesure doit même représenter 65% de la population européenne. Une manière de redonner du poids aux places fortes du football, qui représentent plus de joueurs et de fans, et sont moins dépendantes de l’argent reversé par la Fifa.
Ali Bin Al-Hussein, président de la Fédération jordanienne de football, a aussi soumis l’idée de supprimer le principe de bulletin secret. « Toutes les autres décisions, y compris l’organisation de la Coupe du monde, sont désormais prises au grand jour, sauf – bien sûr – pour les élections présidentielles, note-t-il dans une publication sur X. […] Un scrutin transparent est le seul moyen de nous rendre, nous les présidents des fédérations membres, responsables devant nos propres supporters, dirigeants et joueurs qui nous ont élus. En même temps, cela constitue une protection pour chacune des fédérations membres qui pourrait subir des pressions pour prendre une décision sous la contrainte, à huis clos, comme cela s’est produit par le passé. »
Sans réforme structurelle, rien ne garantit qu’un nouveau visage au sommet de la Fifa apportera les changements nécessaires. « Ils ne vont pas élire quelqu’un qui risque de mettre le système sens dessus dessous, avance même Nick McGeehan. La personne qui remportera la présidence est quelqu’un qui dira, d’un côté : ‘nous allons réformer, nous allons régler tous les problèmes hérités de Gianni’, mais qui se tournera ensuite vers les fédérations pour leur dire : ‘ne vous inquiétez pas, l’argent continuera d’affluer’, car c’est ainsi qu’on obtient les voix. C’est tout ce qui importe aux fédérations membres. On peut le comprendre, car la Fifa a créé une dépendance financière par son mode de fonctionnement. »
De là à voir l’opposition de l’UEFA comme une manœuvre politique ? « Je pense que c’est un calcul, acquiesce Jean-Loup Chappelet. L’UEFA, le train lui est passé sous le nez, donc je pense que cette fois, ils visent la présidence de la Fifa. » En effet, en juin 1998, le patron d’alors de la confédération européenne, Lennart Johansson, avait en effet perdu la présidentielle de la Fifa contre Sepp Blatter. Le scénario s’est reproduit en 2015, quand Michel Platini, alors président de l’UEFA et en pole pour succéder à Sepp Blatter, a été suspendu par la commission d’éthique de la Fifa pour « conflit d’intérêts » et « abus de pouvoir ». L’année 2027 pourrait être celle d’une victoire pour les fédérations européennes, mais rien n’indique encore si elle sera celle d’un renouveau de la gouvernance du football mondial.

