La peur dans tout ce qu’il y a de plus primaire » : quand le blocage mental s’invite dans l’épreuve du saut à la perche

De nombreux perchistes traversent au cours de leur carrière une période où ils ne peuvent plus « piquer », et ne parviennent donc pas à sauter. Les origines de ce blocage sont diverses et laissent souvent impuissants les entraîneurs.

Un refus d’obstacle. La perche en main dirigée vers le ciel, l’athlète s’élance à grande vitesse vers le sautoir, avant de freiner brusquement en s’approchant du butoir. Ou bien, il enjambe le trou destiné à recevoir l’embout de la perche, et achève sa course sur l’épais tapis. Dans les deux cas, dans le jargon du saut à la perche, on dit du perchiste qu’il « n’a pas piqué ». Résultat : un essai manqué et de la confiance toujours plus grignotée. Les championnats d’Europe de Birmingham, du 10 au 16 août, sont l’occasion pour franceinfo: sport d’aborder ce sujet, encore tabou.

Face à ces athlètes qui filent tout droit en compétition, Philippe d’Encausse, entraîneur français de Renaud Lavillenie ou encore de Thibaut Collet, l’affirme sans détour : « Dans 80% des cas, c’est lié à la peur. Les 20% restants, c’est en raison des conditions climatiques. »

« Si ça ne pique plus dès que la perche est plus dure, la seule explication, c’est la peur. »

Philippe d’Encausse, entraîneur de saut à la perche

à franceinfo: sport

Valentin Lavillenie, le petit frère de Renaud, rêvait de participer à ces championnats d’Europe, lui qui avait resauté 5,75 m le 1er mars et décroché le bronze aux championnats de France en salle. Il pensait avoir trouvé la clé après « trois ans dans le dur », miné par des blocages mentaux qui ont entraîné chez lui une dépression.

Valentin Lavillenie, lors du meeting Perche en or, à Roubaix, le 7 février 2026. (MAXPPP)
Valentin Lavillenie, lors du meeting Perche en or, à Roubaix, le 7 février 2026. (MAXPPP)

Mais depuis, il est « retombé dans ses travers » à la suite d’une coupure de trois semaines pour se regénérer physiquement. Chez le vice-champion d’Europe en salle de 2021, le blocage se manifeste d’abord en compétition. « À l’échauffement, je n’arrive pas à piquer. Après, en début de concours, je prends des perches plus grosses et ça y va direct. Le problème, c’est que je ne peux pas me régler, ce n’est pas propice à la performance », décrit Valentin Lavillenie à franceinfo: sport.

« Je ne comprends pas pourquoi j’ai ce blocage »

Son trouble est apparu au printemps 2022 en compétition, peu après la naissance de son premier enfant, qui l’a bousculé : « La naissance m’a fait changer de rôle dans ma vie. Ça m’a mis dedans. » Le phénomène s’aggrave jusqu’à ce que l’athlète toulonnais ne soit plus capable de sauter à l’entraînement. En août 2025, il parvient enfin à resauter à l’échauffement d’une compétition, quelques semaines avant la naissance de sa fille.

« Pendant trois ans, j’allais à l’entraînement mais au lieu de piquer 40 fois, je piquais 10 fois et le reste je courrais. »

Valentin Lavillenie

à franceinfo: sport

Pourtant, Valentin Lavillennie, qui a été victime d’une grave chute en 2018, insiste : « Je n’ai pas la moindre peur, c’est ça qui est fou. Je ne me dis pas que ça ne va pas le faire. Mais au moment de lever les bras, rien ne se passe. Ils ne se lèvent pas ».

Le perchiste tricolore n’a pas identifié la cause de son mal, ni trouvé de solutions auprès d’hypnothérapeutes ou de psychologues qu’il a consultés. « Avant je ne comprenais pas que le blocage mental existe, maintenant je ne comprends pas pourquoi je l’ai », lâche-t-il, précisant qu’il a mis du temps à en parler. « Je n’ai plus de tabou là-dessus, mais ce n’est pas un truc dont les gens parlent. Beaucoup en ont honte. »

Une peur de sauter souvent taboue

Le perchiste français Mathieu Collet fait partie de ceux qui se sont publiquement exprimés sur le sujet, notamment au moment du grave accident de sa compatriote Margot Chevrier en mars 2024. « C’est quelque chose qui a été tabou. Les athlètes qui ne piquaient pas étaient raillés. Il y avait du mépris, de la condescendance », retrace l’athlète, qui s’estime chanceux d’avoir été soutenu par ses entraîneurs, Philippe d’Encausse et Philippe Collet (son père). « J’étais devenu l’athlète que je méprisais », a-t-il même lâché au micro du podcast Athlètes mondiaux.

« Aujourd’hui, c’est de moins en moins tabou. On voit qu’on peut revenir de ces choses-là », prolonge Mathieu Collet auprès de franceinfo: sport. Il dit avoir été sollicité depuis par une vingtaine de personnes – perchistes, parents, entraîneurs –, sur les compétitions et réseaux sociaux pour partager ses conseils.

Car le blocage mental touche les perchistes de tout niveau. Dans sa carrière, Philippe d’Encausse a constaté davantage de blocages mentaux chez les filles que chez les garçons. « Les garçons vont prendre des risques inopinés et stupides, les filles beaucoup moins », estime l’entraîneur, qui pointe l’importance dans le saut à la perche « d’accepter de lâcher prise et de se lancer ».

« Il faut se battre contre soi et accepter d’être dans le dur psychologiquement à l’entraînement. La perche, si ça se passe mal, ça peut être très douloureux. Or l’erreur, on a tendance à la faire quand on se protège donc c’est un cercle vicieux. »

Philippe d’Encausse, entraîneur

à franceinfo: sport

Ce combat contre elle-même, Marie-Julie Bonnin, détentrice du record de France (4,76 m) et championne du monde en salle en 2025, le vit depuis son changement d’entraîneur en début d’année. En rejoignant Damien Inocencio à Clermont-Ferrand, la Bordelaise a quitté son cocon et une école de technique « un peu bourrine » de ses propres mots, pour peaufiner son saut. Son nouveau coach l’incite à décoller de plus loin. Et pour celle qui a traversé deux ans de blocages mentaux, de 18 à 20 ans à la suite d’une chute, ce changement entraîne de nouveaux refus d’obstacle.

« Ça crée un stress en moi et on essaie de désamorcer tout ça. Maintenant, j’accepte de décoller de plus loin sans avoir cette peur-là. Mais il va falloir que mon cerveau arrive à déclencher des sauts à des moments où ce n’est pas forcément naturel pour lui », a reconnu l’athlète de 24 ans en amont du meeting de Charléty, fin juin. « Ça va être le plus dur pour moi mais il faut passer par là », a prolongé Marie-Julie Bonnin, consciente que ce changement de technique pouvait « créer des blocages » et qu’il était « hyper important de surveiller son mental à ce moment-là ». La perchiste est parvenue à dépasser ces démons au dernier moment, lors des championnats de France à Albi, pour valider sa sélection aux championnats d’Europe de Birmingham.

La chute et le bris de perche comme possibles facteurs déclencheurs

Ne « pas avoir l’envie de se faire mal à la tête » est pour Mathieu Collet le premier degré des manifestations du blocage mental. Le grand frère de Thibaut Collet a connu une première période délicate (entre 2017 et 2020) où il pouvait piquer sans pour autant être capable de finir son saut, avant de connaître un blocage plus net en 2022, puis de nouveau de 2023 à 2025.

« On a souvent des peurs irrationnelles : on ressent quelque chose dans notre corps, on projette ce qui est arrivé à quelqu’un d’autre. Ces éléments perturbent, les hésitations se multiplient et créent un blocage. »

Mathieu Collet

à franceinfo: sport

Pour Mathieu Collet, la source de ses blocages se trouve dans l’enchaînement d’une chute puis d’un bris de perche en quelques jours en 2022 – une perche peut se briser sans prévenir, provoquant une chute soudaine et souvent marquante pour l’athlète. Après être revenu sur les sautoirs malgré des peurs résiduelles, une nouvelle chute « à cause d’une faute d’inattention », un an plus tard, le pousse à tout arrêter, compétition comme entraînement : « Je me suis dit qu’il fallait que je règle quelque chose de plus profond parce que je n’allais pas m’en sortir si ça continuait comme ça. Il fallait que la saison s’arrête tout de suite parce que je n’allais pas survivre. »

Quand le saut à la perche devient une « phobie »

Cérébral, l’athlète bascule dans « la peur dans tout ce qu’il y a de plus primaire » : « J’avais des flashs du problème ou de la chute. Quand ils arrivent avant la course d’élan, on peut s’en défaire avec des méthodes d’hypnose, mais quand c’est dans la course, on sait qu’on ne va pas être dans la fluidité », décrypte le perchiste, auteur de son record personnel (5,75 m) en février dernier, six ans après le précédent. Il lui aura fallu près d’un an et demi pour voir disparaître ses « principales grosses peurs » et ne « plus douter de son saut », en repartant sur de petits élans de quatre ou six foulées et avec des petites perches.

Mathieu Collet au meeting Perch'Xtrem à Caen, le 30 janvier 2026. (MAXPPP)
Mathieu Collet au meeting Perch’Xtrem à Caen, le 30 janvier 2026. (MAXPPP)

« Pour Mathieu, c’était devenu une phobie », pose Philippe d’Encausse, son entraîneur. Le coach assume de ne pas apprécier de voir des athlètes de son groupe ne pas piquer à l’entraînement. « Si ça ne pique pas, ils dégagent. Peut-être que c’est de la psychologie de bourrin, mais je leur dis d’aller faire autre chose car c’est de la fatigue inutile et ça nuit à la dynamique de la séance des autres. Je ne l’aide que si la personne met en place des choses car il ne faut pas attendre le miracle », insiste Philippe d’Encausse, qui y voit lui souvent une problématique de motivation profonde.

Des causes psychologiques parfois plus profondes

Pour aider ses protégés, l’entraîneur leur conseille de solliciter Virginie Vandermersch, préparatrice mentale, qui travaille avec des perchistes depuis sept ans sur cette problématique. « La cause commune, qui demande à être précisée, c’est la peur, pose la spécialiste auprès de franceinfo: sport. Quand le cerveau enregistre un danger fort, le nerf vague dorsal est suractivé et emmène un état d’inhibition forte. »

« On a beau se dire d’y aller, ça ne marche pas. Ceux qui ne piquent plus ont le nerf vague dorsal surstimulé par la peur. »

Virginie Vandermersch, préparatrice mentale de Mathieu Collet

à franceinfo: sport

Aux manifestations diverses de cette peur se trouvent des origines variées. « Cela peut être la peur de la blessure car le perchiste est tombé ou a failli tomber, ou il s’est blessé. Cela peut être une peur plus profonde, racinienne et sans mise en échec, ce qui est plus vicieux, comme la peur de ne pas être reconnu, de ne pas être aimé, de l’échec », liste Virginie Vandermersch.

Après avoir entamé ce « gros travail psychologique » avec la préparatrice mentale, Mathieu Collet a d’ailleurs compris que son blocage ne relevait pas uniquement de la conséquence d’une chute ou d’un bris de perche. Et il a dû se pencher sur ce qui le poussait à s’élancer vers un sautoir.

L’apport des techniques de préparation mentale

« Il fallait que je fasse un gros travail sur ma personne, sur les pressions liées à mon sport et sur le fait de savoir qui j’étais vraiment. Est-ce que j’aime vraiment ça ou est-ce que je fais ça par reproduction sociale ? Est-ce que je ne vais pas plus me faire mal au cerveau ou physiquement et continuer à me détruire ? J’ai libéré plein de choses dont je n’avais pas conscience », confie le perchiste, pour qui la problématique reposait sur sa tendance néfaste à se comparer. Il vivait très mal le fait de voir son petit frère sauter plus haut que lui.

Mathieu, Philippe et Thibaut Collet (de g. à dr.), le 19 juin 2024, au meeting Perche des Alpes, à Montbonnot-Saint-Martin (Isère). (MAXPPP)
Mathieu, Philippe et Thibaut Collet (de g. à dr.), le 19 juin 2024, au meeting Perche des Alpes, à Montbonnot-Saint-Martin (Isère). (MAXPPP)

« Mathieu, la peur est liée à la relation de rivalité avec son frère. Or il était exposé à lui dès l’entraînement d’après. Donc, ça a pris plus de temps », analyse Virginie Vandermersch, qui utilise l’EFT (emotional freedom technique) comme méthode thérapeutique. Assez proche de l’EMDR, la technique se base sur des autotapotements sur des zones précises du corps en répétant des phrases avec la thérapeute.

Une peur « guérissable » qui requiert une vigilance constante

A chaque fois que Mathieu Collet réussissait à débloquer des choses psychologiquement avec sa préparatrice mentale, le perchiste assure qu’il passait « un cap à l’entraînement d’après ». Aujourd’hui, il continue ce suivi à raison d’une ou deux fois par mois et sait mobiliser seul des routines précises en compétition et à l’entraînement quand il en ressent le besoin.

Avant la renaissance de Mathieu Collet, Philippe d’Encausse assure qu’il n’avait jamais vu un athlète se sortir pleinement de cette peur de sauter. Cet exemple lui fait dire qu’il « faut être très honnête par rapport à tout ça, car si on est honnête, c’est guérissable ». La préparatrice mentale appelle, elle, à la prudence : « Là, je pense que c’est derrière lui. C’est un autre Mathieu qui saute. Mais il a conscience qu’il doit rester vigilant par rapport à ça car il saute à côté de son frère. »

A Albi, lors des championnats de France, Mathieu Collet a bien cru qu’il allait enfin battre son frère après avoir porté son record personnel à 5,82 m. Le petit frère s’est tout de même imposé devant son aîné. Mais la fratrie a surtout gagné le droit de participer ensemble à son premier championnat européen senior à Birmingham.

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